Dans notre précédent article sur le design éthique, nous avons posé les bases du « Do no harm » (ne pas nuire). Nous avons vu que notre responsabilité de créateurs est de bâtir un numérique respectueux. Pourtant, un obstacle majeur se dresse souvent entre l’utilisateur et sa liberté de choix : les dark patterns.
Comme le souligne la CNIL dans son cahier Innovation & Prospective n°06, « La forme des choix », ces interfaces trompeuses sont conçues pour orienter nos décisions de manière inconsciente.
Qu’est-ce qu’un dark pattern et pourquoi est-ce à éviter ?
Un dark pattern (ou « modèle trompeur ») est une interface utilisateur soigneusement conçue pour pousser un individu à faire des choix qu’il n’aurait pas faits autrement : s’abonner par erreur, partager trop de données ou dépenser de l’argent.
Pourquoi les bannir ?
En plus d’être une mauvaise pratique en matière d’ergonomie, l’usage des dark pattern fragilise les écosystèmes numériques, et cela de plusieurs manières :
1. Érosion de la confiance : Un utilisateur qui se sent manipulé finit par quitter la plateforme (rappelez-vous : l’éthique est un facteur de longévité !).
2. Risque juridique : Avec le RGPD, un consentement obtenu via un dark pattern est jugé non « libre et éclairé » et peut être sanctionné.
3. Dette morale : En tant que designers et développeurs, utiliser ces techniques contredit la question fondamentale : « Quel monde construisons-nous pour nos utilisateurs ? »
Top 10 des dark patterns à éviter
Nous avons illustré ces 10 pièges classiques pour vous aider à les bannir de vos interfaces, ce n’est pas une liste exhaustive, mais elle permet d’avoir une bonne idée de ce que sont les dark patterns :
1. Chantage à la sécurité
Demander des données sensibles (date de naissance, téléphone) sous prétexte de « sécuriser » un compte, alors que ces informations servent souvent à des fins commerciales.
2. Ça reste entre nous
Séduire l’utilisateur en lui promettant une confidentialité totale ou un service optimisé pour lui soutirer des données très personnelles (santé, loyer, habitudes d’achat).
3. Partage par défaut
Pré-cocher des options de partage de données avec des tiers, misant sur la passivité de l’utilisateur pour collecter des informations facultatives.
4. Question piège
Utiliser des formulations déroutantes, comme une case à cocher pour refuser le partage, afin qu’une lecture rapide pousse l’utilisateur à l’inverse de son intention initiale.
5. Consentement de dernière minute
Intégrer un opt-in de partage de données juste au moment de valider une commande, profitant de l’impatience de l’utilisateur à finaliser son achat.
6. Détournement d’attention
Mettre en avant un bouton massif « J’accepte ! » tout en rendant l’option de refus ou de paramétrage visuellement insignifiante (gris sur blanc, sans bouton).
7. Obfuscation de comparaison
Présenter des offres de manière à masquer les coûts réels (comme les frais de bagages) pour favoriser artificiellement l’option la moins chère en apparence.
8. Culpabiliser l’individu (Confirmshaming)
Utiliser un langage émotionnel fort (« Je veux détruire des vies ») pour faire culpabiliser l’utilisateur qui refuse une option ou utilise un bloqueur de publicité.
9. Mur infranchissable (Cookie/Login Wall)
Bloquer l’accès à un contenu (comme un article) tant que l’utilisateur ne s’est pas inscrit ou n’a pas accepté les traqueurs, sans alternative.
10. Rendre fastidieux le réglage des paramètres
Proposer un bouton unique pour « Tout accepter » mais imposer une longue liste d’interrupteurs individuels à désactiver manuellement pour protéger sa vie privée.
Comment éviter les dark patterns en tant que concepteur, designer ou développeur ?
Le design n’est jamais neutre, mais il peut être honnête. Voici nos principes d’action :
La symétrie des choix : Il doit être aussi facile de refuser que d’accepter. Si un bouton « Accepter » est vert, le bouton « Refuser » ne doit pas être caché dans un sous-menu.
La clarté radicale : Utilisez un langage simple. Si vous avez besoin d’une notice pour expliquer un bouton, c’est que le design est probablement trompeur.
La « friction désirable » : Contrairement aux dark patterns qui utilisent la vitesse, le design éthique utilise parfois des ralentissements positifs. La CNIL suggère de créer des étapes de réflexion pour que l’utilisateur reprenne le contrôle sur ses données.
Tester l’empathie : Reprenez les questions du Journal of Information Ethics citées précédemment. Si vous étiez l’utilisateur, aimeriez-vous subir ce parcours ?
Le design est un langage. Utilisons-le pour dialoguer avec l’utilisateur, pas pour le piéger. En abandonnant les dark patterns, nous ne perdons pas de « conversion », nous gagnons de la fidélité et du respect.