Le Design with Intent part d’un constat simple : toute interface influence le comportement de ses utilisateurs. Dans notre article sur le design éthique, nous avons posé une règle simple : « Do no harm ». Ne pas nuire. Puis, avec notre Top 10 des dark patterns, nous avons montré comment certaines interfaces font exactement l’inverse : elles manipulent l’utilisateur pour le pousser à agir contre son gré.
Mais ces techniques manipulatrices reposent sur un principe plus large, et fondamentalement neutre : le Design with Intent. C’est ce principe que nous allons explorer ici, non pas pour le craindre, mais pour le mettre au service de l’utilisateur.
Le Design with Intent, c'est quoi ?
Le terme a été formalisé par le chercheur et designer britannique Dan Lockton, à travers ses travaux académiques et un toolkit de 101 patterns destiné aux designers. L’idée de départ est simple, presque dérangeante : tout design influence le comportement, que nous le voulions ou non. La disposition d’un bouton, le réglage par défaut d’un menu, l’ordre des étapes d’un formulaire… chaque décision oriente l’utilisateur dans une direction.
La vraie question n’est donc pas « faut-il influencer ? » (c’est inévitable), mais « dans quel sens, et au profit de qui ? »
C’est là que le Design with Intent devient une affaire d’éthique. Le même levier psychologique peut servir à piéger l’utilisateur ou à l’aider. Un dark pattern utilise le levier contre l’utilisateur, au seul bénéfice de l’entreprise. Le design responsable utilise ce même levier pour aligner l’intérêt de l’entreprise sur celui de l’utilisateur. Le mécanisme est identique ; seule l’intention change.
Les 7 leviers du Design with Intent, retournés dans le bon sens
Lockton ne classe jamais ses patterns en « bons » ou « mauvais ». Il les regroupe en grandes familles, ce qu’il appelle des lenses (des « lentilles »). Voici les plus utiles en conception web et mobile, vus sous l’angle du comportement positif.
Les réglages par défaut (Defaults)
C’est le levier le plus puissant de tous : la majorité des utilisateurs ne modifient jamais les paramètres proposés. Un dark pattern pré-coche l’inscription à la newsletter ou le partage de données. À l’inverse, le « privacy by default » consiste à activer par défaut l’option la plus protectrice : confidentialité maximale, collecte de données minimale, mode économie d’énergie activé. L’utilisateur reste libre de changer, mais l’option par défaut le protège au lieu de l’exposer.
Le retour d'information en temps réel (Real-time feedback)
Rendre visible une conséquence habituellement invisible permet à l’utilisateur de décider en connaissance de cause : afficher l’empreinte carbone d’une livraison express face à une livraison groupée, le coût réel d’un abonnement ramené à l’année, ou l’énergie économisée par un réglage. On informe au lieu de dissimuler.
Le bon moment (Kairos)
Une suggestion n’a de valeur que si elle arrive au moment où l’utilisateur peut agir. Proposer une pause après une longue session de défilement, suggérer un budget juste avant un achat important, rappeler une échéance utile au bon instant : c’est l’opposé des notifications conçues pour ré-engager à tout prix.
La preuve sociale (Social proof)
« 12 personnes regardent cet article, dépêchez-vous ! » est une fausse urgence classique. Le même mécanisme, utilisé honnêtement, devient vertueux : « la majorité des foyers de votre quartier ont réduit leur consommation » est une approche qui a fait ses preuves pour encourager les économies d’énergie. La norme sociale peut tirer les comportements vers le haut.
L'engagement et la cohérence (Commitment & consistency)
Lorsqu’un utilisateur formule explicitement un objectif (« je veux épargner 100 € par mois »), il tend ensuite à agir de façon cohérente avec cet engagement. C’est honnête tant que l’objectif est le sien, et non un abonnement déguisé qu’on lui fait valider sans qu’il s’en rende compte.
La prévention d'erreur (Errorproofing)
Protéger l’utilisateur de ses propres erreurs coûteuses : une confirmation avant un virement irréversible, avant la suppression de données importantes, ou un garde-fou contre un achat en double. À comparer avec le confirmshaming, qui culpabilise au lieu de protéger.
La simplicité et l'édition des choix (Simplicity & choice editing)
Réduire la charge mentale en ne présentant que les options pertinentes, plutôt que de noyer l’utilisateur. La version éthique du bandeau cookies, par exemple, propose un bouton « Tout refuser » aussi visible et accessible que le bouton « Tout accepter ».
Dark pattern ou design responsable ? Le même levier, deux intentions
| Levier (pattern de Lockton) | Version dark pattern | Version design responsable |
|---|---|---|
| Réglages par défaut | Newsletter et partage de données pré-cochés | Confidentialité et sobriété activées par défaut |
| Preuve sociale | Fausse urgence (« plus que 2 en stock ! ») | Norme positive (« la majorité a choisi l’option durable ») |
| Barre de progression | Tunnel d’achat qui piège jusqu’au paiement | Étapes pour sécuriser un compte ou finir une formation |
| Le bon moment (Kairos) | Notification conçue pour capter l’attention | Suggestion utile au moment d’agir |
| Cadrage (Framing) | Masquer le vrai prix ou les conditions | Rendre visible le coût réel et l’impact |
| Édition des choix | « Tout accepter » bien plus facile que refuser | Refuser aussi simple qu’accepter |
| Engagement | Abonnement validé sans le vouloir | Objectif personnel formulé librement |
Design with Intent : un test simple avant chaque décision de conception
Influencer un comportement, c’est endosser une responsabilité supplémentaire. Pour rester du bon côté, trois questions suffisent souvent :
- À qui profite ce comportement ? Si la réponse est « surtout à nous », c’est probablement un dark pattern.
- L’utilisateur agirait-il de la même façon s’il comprenait parfaitement le mécanisme ? Si la réponse est non, l’influence devient manipulation.
- L’option saine est-elle au moins aussi facile que l’option commerciale ? Si non, l’asymétrie trahit déjà l’intention.
Ce petit cadre est le miroir exact des dark patterns : les mêmes leviers, mais retournés au service de l’utilisateur.
Le Design with Intent n’est ni bon ni mauvais en soi : c’est un pouvoir. Et comme tout pouvoir, il engage celui qui l’exerce. En tant que designers et développeurs, nous décidons chaque jour, par mille petits détails d’interface, des comportements que nous facilitons et de ceux que nous décourageons.
Choisir de pousser l’utilisateur vers de meilleures habitudes (protéger ses données, respecter son attention, l’aider à consommer plus sobrement), ce n’est pas renoncer à la performance. C’est construire une relation de confiance durable, le meilleur gage de longévité pour un produit numérique.
Chez Wess Soft, c’est cette conviction qui guide notre travail de design UX/UI : influencer, oui, mais toujours dans l’intérêt de la personne en face de l’écran. Un projet en tête ? Parlons-en.